Déclaration du FOCODE à l’occasion du trentenaire de la Charte de l’Unité Nationale

05 février 2021

« Le Burundi n’est pas exclusivement un pays des Bahutu où les Batutsi ne seraient que des hôtes. Il n’est pas non plus un pays des seuls Batutsi où les Bahutu ne seraient que des citoyens de seconde zone. Le Burundi appartient à tous les Barundi, toutes ethnies confondues. Aucun muhutu ne peut exclure un mututsi et inversement aucun mututsi ne peut exclure un muhutu. Les Bahutu, les Batutsi, les Batwa sont tous des citoyens de ce pays à part entière ».

Président Pierre Buyoya, discours du 16 mai 1990 [1].
Monument de l’Unité

Le 05 février 1991, les burundais ont massivement adopté par referendum la Charte de l’Unité Nationale. La Charte a avant tout le mérite d’avoir été le fruit d’un débat national sur une question tabou à l’époque : la question de la discrimination ethnique. Elle reconnaît et condamne les pratiques d’exclusion et d’injustices qui ont longtemps caractérisé la gestion du Burundi après la proclamation de son indépendance, notamment dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de la sécurité et dans la composition des institutions politiques. Elle condamne et réprouve les idéologies divisionnistes et les tentatives d’extermination mutuelle qui ont tant endeuillé la nation burundaise. La Charte est aussi une affirmation de la primauté de l’identité nationale « Murundi » sur toute autre appartenance, notamment ethnique et clanique. Elle énonce et promeut des principes et des valeurs qui doivent guider la conduite des affaires publiques, tels que l’attachement aux droits et libertés fondamentaux de l’homme, l’égalité de tous devant la loi, le respect de la vie humaine, la justice et l’équité, le dialogue et la transparence. La Charte est un engagement à « oublier le passé » pour construire un avenir meilleur, à rejeter la violence, la haine et la globalisation. La charte vise la réconciliation des burundais, la gestion démocratique du pays et le développement pour tous. Si elle a la faiblesse d’avoir effleuré certaines questions épineuses de l’époque et de n’avoir pas prévu des institutions et des sanctions pour sa protection, la Charte de l’Unité Nationale reste d’actualité 30 ans après son adoption. Elle a par ailleurs été complétée et mieux concrétisée par l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi du 28 août 2000.

A l’occasion de ce 30ème anniversaire de l’adoption de la Charte de l’Unité Nationale, le FOCODE déclare ce qui suit :

  1. Le FOCODE fait le constat de l’hypocrisie des autorités burundaises qui célèbrent l’anniversaire de la Charte de l’Unité Nationale et chantent les mérites de cette Charte moins de deux mois après avoir refusé des obsèques dignes au grand artisan de la Charte et de la Politique de l’Unité Nationale, en l’occurrence le Président Pierre Buyoya décédé le 17 décembre 2020 à Paris et enterré en République Malienne, loin de son Burundi natal reconnu dans la Charte comme « un patrimoine commun à tous les Barundi ». L’alibi tout trouvé par les autorités burundaises étant que l’ex-Président de la République venait d’être condamné par la justice[2], un argument qui ne tient pas compte du fait que ladite condamnation n’était pas encore définitive et que l’intéressé réclamait un procès équitable où tous ses droits de défense seraient respectés, un principe par ailleurs défendu par la Charte de l’Unité Nationale.
  2. Le FOCODE est préoccupé par la prolifération des messages de haine depuis le troisième mandat du Président Pierre Nkurunziza en 2015, l’inaction des autorités burundaises quand il s’agit des messages qui ciblent la communauté ethnique Tutsi, les enseignements à caractère divisionniste dispensés à la milice Imbonerakure depuis 2015, le recours à l’amalgame et à la globalisation quand des autorités expliquent la crise que le Burundi traverse depuis 2015[3].
  3. Le FOCODE s’inquiète du discours officiel qui continue à distinguer d’une part des citoyens « ultra-patriotes » qui auraient libéré le Burundi « abo cavunye », qui seraient par conséquent les vrais propriétaires du pays « igihugu carashikiriye beneco », et d’autre part des citoyens de seconde zone parmi lesquels se trouveraient des « ennemis du pays » à surveiller et à éliminer, ceux-là mêmes que feu Président Pierre NKURUNZIZA taxaient de « Mujeri » (chiens errants et maigrichons)[4]. Ce discours est contraire au principe du « patrimoine commun de tous les Barundi » contenu dans la Charte de l’Unité Nationale.
  4. Le FOCODE s’inquiète également du récent recensement ethnique de tous les fonctionnaires, du fichage ethnique des employés des ONGs internationales œuvrant au Burundi, de la tendance à la discrimination ethnique et politique de plus en plus observée dans les recrutements du personnel des secteurs étatiques et paraétatiques, de la politisation et de la mono-ethnicisation progressive des postes de responsabilité dans certains services publics[5]. Ces comportements sont contraires au principe de l’égalité de tous les citoyens et au rejet de l’exclusion énoncés par la Charte de l’Unité Nationale.
  5. Le FOCODE est fortement préoccupé par des actes récents de profanation des lieux de mémoire des crimes commis contre des Tutsi de même que l’interdiction de la commémoration de ces crimes et s’interroge sur le silence des autorités publiques face à ces actes. A titre illustratif, la commémoration du massacre de 150 élèves Tutsi du Lycée Kibimba brulés vifs en octobre 1993 a été interdite pour la première fois en octobre 2020, la tombe symbolique de ces élèves a été profanée et l’inscription « enfants victimes du génocide » a été enlevée le 12 décembre 2020, de même les inscriptions à l’entrée du mémorial des 166 Tutsi congolais (banyamulenge) tués à Gatumba le 13 août 2004 ont été effacées par le chef de la zone Gatumba, Hussein Ntahetwa, accompagné de miliciens Imbonerakure le 10 décembre 2020. Ces actes contrastent avec l’ardeur des autorités burundaises à commémorer les crimes commis dans le passé contre des Hutu, comme le massacre des étudiants Hutu à l’Université du Burundi en juin 1995.
  6. Le FOCODE s’interroge sur la démarche de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) appelée à faire la lumière sur les événements sanglants ayant endeuillé le Burundi mais qui se focalise uniquement sur les crimes, certes extrêmement graves, commis contre la communauté ethnique Hutu en 1972 et semble décidée à ignorer les autres dates noires de l’histoire et particulièrement les crimes commis contre la communauté ethnique Tutsi. Cette démarche est contraire à l’esprit de la Charte de l’Unité Nationale qui reconnaît la souffrance de toutes les communautés ethniques burundaises dans les violences du passé et prône la réconciliation pour commencer « une ère nouvelle » ; cette démarche sert plutôt la propagande du régime et la volonté de mobilisation ethnique autour des autorités issues du CNDD-FDD déçues par les manifestations à caractère multiethnique de 2015.
  7. Le FOCODE s’interroge sur la surreprésentation des généraux et officiers Hutu issus des ex-FDD[6] dans des postes politiques stratégiques et dans la direction des entreprises étatiques ou paraétatiques stratégiques tandis que les généraux et officiers  Tutsi issus des ex-FAB[7] sont quasiment éliminés de ces cercles de responsabilité. A titre d’exemples : le Président de la République est un général ex-FDD assisté de trois chefs de cabinets (civil, militaire et police) qui sont tous des généraux issus des ex-FDD, le gouvernement est dirigé par un général issus des ex-FDD, le numéro deux du gouvernement est un général ex-FDD qui coordonne trois ministères-clés dont celui de l’intérieur et celui de la sécurité publique alors qu’aucun officier ex-FAB n’est membre du gouvernement depuis 2015, certains officiers Hutu/ex-FDD dirigent des entreprises publiques ou président des conseils d’administration de sociétés étatiques et paraétatiques (INSS, SOBUGEA, SOSUMO, REGIDESO, etc), un privilège qui n’est plus reconnu aux officiers Tutsi/ex-FAB. Bien plus grave, les officiers ex-FDD gardent des liens très étroits avec le parti CNDD-FDD. Simple illustration : le Général-major Evariste Ndayishimiye a été porté à la tête du CNDD-FDD en 2016 moins d’une semaine après avoir démissionné de l’armée, il en est de même du Colonel Anastase Manirambona, proche collaborateur du Général Ndayishimiye dans le parti. Un tel comportement serait de lourde conséquence s’il s’avérait qu’un général ou un officier ex-FAB avait gardé des liens très étroits avec un autre parti politique. Ce « double standard » selon l’origine ethnique et politique des officiers est contraire à l’éthique de la Charte de l’Unité.
  8. Le FOCODE condamne la forte discrimination ethnique qui persiste au Service National de Renseignement (SNR). Une étude réalisée par l’association APRODH[8] en 2016 a prouvé que les Tutsi occupent moins de 20% des cadres du SNR, tous les responsables provinciaux du SNR sont des Hutu, le service de la sécurité intérieure (de loin la plus active dans la répression) est quasi-monoethnique Hutu. Ainsi donc, cette citadelle de la surveillance de tous les citoyens du Burundi, ce lieu de la torture et de la détention secrète, cet outil de l’enlèvement et de la mort est redevenu un monopole d’une seule composante ethnique (Hutu pour le moment comme elle fut Tutsi dans le passé). Ceci est contraire à l’esprit de la Charte de l’Unité Nationale.
  9. Le FOCODE regrette que les principes du respect des droits et libertés fondamentaux de l’homme, du respect de la vie, de la gestion démocratique du pays, du dialogue et de la concertation dans la gestion du pays, de la considération du Burundi comme un patrimoine commun de tous les Barundi, du rejet des idéologies et comportements divisionnistes, du rejet de l’exclusion et de la globalisation, d’une justice saine, de la réprobation de la haine et de la violence, du rêve commun du développement pour tous, sont malheureusement foulés au pied au risque de conduire le Burundi dans d’autres abimes de la tragédie.
  10. Le FOCODE appelle les autorités burundaises à un examen de conscience sur les conséquences de la violation continue de la Charte de l’Unité Nationale et de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, le peuple burundais à un sursaut national pour la préservation des acquis de la Charte de l’Unité et de l’Accord d’Arusha, les organisations de la société civile et les media à s’engager davantage dans l’éducation citoyenne de la jeunesse afin de contrer la propagande de la haine, et les partenaires du Burundi à rester mobilisés sur tous les aspects du conflit burundais, notamment en maintenant la pression pour un dialogue franc entre toutes les parties au conflit, pour le respect des droits humains et pour le respect des engagements pris dans la Charte de l’Unité et dans l’Accord d’Arusha.

« Il n’y a aucun mérite et il n’est pas responsable de léguer à la jeunesse la haine et l’esprit de vengeance aveugle. Ce serait léguer à la postérité des armes destinées à sa propre destruction ». – Président Pierre Buyoya, discours du 16 mai 1990.

                Pour le FOCODE,

                Pacifique NININAHAZWE

                Président.-


[1] Discours du Président de la République à l’occasion de la Publication du Projet de la Charte de l’Unité, Bujumbura 16 mai 1990

[2] Une justification avancée par le Président Evariste Ndayishimiye dans sa conférence publique de fin décembre 2020

[3] Tantôt les autorités essaient de faire croire que les auteurs du putsch de 1993 sont les « mêmes » qui ont tenté le putsch du 13 mai 2015, une assertion complètement fausse dans la mesure où le putsch de 2015 a été dirigé par un général issu du CNDD-FDD et comprenait dans sa direction des éléments issus de toutes les composantes de l’armée et de la police burundaises ; tantôt elles tentent malicieusement d’attribuer une connotation ethnique aux manifestations de 2015 que ce mouvement citoyen était totalement multiethnique, multipartite et multi religieux.

[4] Cette deshumanisation d’une partie de la population en la comparant aux chiens continue notamment dans des messages audio diffusés par des membres du CNDD-FDD.

[5] A titre illustratif, la quasi-totalité des directeurs provinciaux de l’éducation et des médecins provinciaux sont hutu, tous les chefs provinciaux du service national de renseignement sont hutu.

[6] FDD, ancienne branche militaire du CNDD-FDD (majoritairement hutu)

[7] FAB, ancienne armée burundaise (majoritairement tutsi)

[8] Enquête de l’APRODH sur la composition et le fonctionnement du SNR, https://www.focode.org/574/

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